vendredi 5 juin 2015

Malaisie: Kota Kinabalu - Tawau (Borneo / Sabah)

Article publie par Léo:


Par la vitre du taxi qui me mène à l'aéroport, j'observe en silence les néons lumineux de Saigon qui scintillent. Comme  à chaque passage de frontière, l'ambivalence m'accompagne, l'excitation de la découverte et la crainte de l'inconnu, le contentement d'avoir vécu tant d'expériences enrichissantes et le pincement au coeur de quitter un pays auquel on s'est attaché. L'embarquement s'effectue sans ombrage et l'escale d'une nuit à Kuala Lumpur m'offre l'opportunité de premières observations. Le terminal est silencieux et peu éclairé, les voyageurs vont et viennent par groupes, peu d'individus esseulés, la plupart des femmes portent de sobre et amble robe à manches longues et leur tête est couverte d'un voile cachant leur chevelure. Des groupes somnolent un peu partout à même le sol auprès de leurs volumineux bagages encartonnés et ficelés. 

Les avions d'Air Asia sont passablement inconfortables mais offrent des tarifs avantageux et permettent, à moindre coût, le transport d'objets encombrants. Je frémis quand deux body buildeurs ventrus viennent s'asseoir sur les sièges voisins. Je réalise que beaucoup de malaisiens sont passablement corpulents, un contraste surprenant par rapport aux corps tellement menus des Vietnamiens que je viens de quitter. Ceux-ci sont aussi inhabituellement grands et leurs fesses dépassent ostensiblement de leur siège. Je me recroqueville en bout de rangées et me résigne à cet état pour les 3 heures de vol qui m'emmènent vers Bornéo. 

Sous mes pied du bleu azure et une ligne sans fin ocre, scintillante. Au large de la cote que l'on survole, des îles font figure de dessins d'enfants: une coque bombée, ovales, de toute petite superficie, la plage et un palmier en son centre. 

Mon carton m'attend dans le minuscule terminal de Kota Kinalabu Airport. Arasée de fatigue, mes idées s'embrouillent, les émotions prennent le dessus, compulsivement je me charge de dépliants touristiques afin de me rassurer et verse quelques larmes mélancoliques et craintives à l'entrée sur le territoire, avant de me reprendre, et de me décider à ouvrir ce fameux carton, de me lancer dans l'expérience sans précédant de montage en solitaire et de mettre à l'épreuve, en temps réel, mes incompétences mécaniques. Contrairement à mes attentes, tout se passe merveilleusement, le vélo est monté en moins d'une heure, j'ai déjà quelques fans et supporters, femmes et hommes me saluent dans un anglais déconcertant de fluidité. Il faut beau (alors que la météo "on line" annonçait des pluies incessantes pour toute la semaine à venir, ce qui avait passablement entamé le moral). La végétation est tout à fait exotique et le parc autour de l'aéroport est entretenu au poil: gazon vert, massifs de fleurs, bosquets et autres ornements, bordures fraîchement peintes... La Malaisie est un pays riche. 

J'enfourche Diogène, m'engage vers la petite ville (Premières ville de Bornéo-Malaisie, environ 700'000 habitants) de Kota Kinabalu. Australian Quarter offrirait des loges à prix modique. Une joyeuse ribambelle de travailleuses Philippines m'y accueillent effectivement, et si tôt le dortoir atteint, je m'écroule dans un sommeil morphéique, HS pour plus de 15 heures! Au réveille, c'est la catastrophe, la clim' réglée au maximum est venue à bout de mon organisme déjà affaiblit. La gorge me brûle, les éternuements se succèdent, le nez coule, le tempes tapent, la transpiration ruisselle dans mon dos, des chauds-froids me terrassent. Pendant des 4 jours suivants, je me traînerais au marcher local, au bord de mers pour voir la vue, dans les centres commerciaux impressionnants de démesure et de modernité pour acquérir quelques fournitures,  à la pharmacie pour prendre ma température (sur les injonction de mon Papa-Poule!) et goberais, contre mes habitudes, quelques cachets supposés me requinquer. Un débarquement en fanfare donc, mais surtout au son du tambour qui martèle ma boite crânienne!

Deux Bornénais partagent le dortoir, ils viennent de Tanbunan pour prendre part au marathon de Kota Kinabalu. deux fervent chrétiens (j'y revendrais) qui s'emploient à préparer leur course en mangeant, marchant, parlant de façon mesurée. On dirait des saints en transe, nous sympathisons et ils me content leur histoire et des légendes locales, je suis en admiration. Leur village accueille cette année la cérémonie d'ouverture du mois de la fête des récoltes.


Malaisie, Bornéo, sabah, Tanbunan: Fête des récoltes

Avec Christophe, un touriste danois logeant à la même enseigne, nous louerons un taxi pour assister à ce que je croyais devoir être une fête villageoise animée de rites tribaux, au lieu de quoi, on débarque au Comptoir du Nord Vaudois! Une foule est installée sur des rangs de chaises sous un grand hall couvert, face à une scène où se déroulent des prestations artistiques et des discours officiels retransmises sur écrans plasmas. Certaines personnes (sur scène comme parmi les spectateurs) portent en effets des costumes traditionnels, mais il est claire que ce n'est pas leur façon de se vêtir au quotidien. On fait vivre la tradition, comme le fond les Paysannes Vaudoises et les coeurs villageois de nos campagnes. Des animaux de la ferme bien proprets sont exposés dans de petits enclos sur de la paille fraîches. Des stands exposent des objets d'artisanats, promeuvent leurs produits, ou vendent des sucreries, nourritures de toutes sortes, des T-shirts et autres bibelots de foire... il y a même une cantine dédiées aux innovations technologiques et une exposition de voitures derniers cris. Cependant, c'est l'occasion de découvrir l'architecture des maisons traditionnelles de l'ethnie Murut (c'est ce groupe ethnique qui célèbre plus particulièrement les récoltes). Tout en longueur, elles sont constituées uniquement de bambous tressés pour les palissades, les portes et les cloisons et de feuilles séchées et  ficelées pour étanchéifier les toits. Des hommes en costumes noirs à bordure bordées, couverts d'un petit calot semblable dans leur forme à ceux des népalais, tapent sur des gongs suspendus verticalement ou disposés en arc de cercle devant eux: des xylophones, à la sonorité des îles, parfois accompagnés d'instruments inattendus en bambou. Allant de la guimbarde (oui, en bambous!) au  saxophone, très impressionnant!


Malaisie, Bornéo, sabah, Tanbunan: Fête des récoltes, homme en costume traditionnel


Le trajet en voiture à travers les montagnes de Crocker m'enchante. Tout est si vert et humide, la jungle est partout, compacte et dense, désordonnée, folle. La route serpente en haut de cotes impressionnantes de raideur et des nuages noirs s'amoncellent au sommets de pics rocheux. Il faut froid tout à coup, on a perdu une dizaine de degrés en quelques centaines de mètres de dénivelé, c'est incroyable!

La température (corporelle cette fois) a baissé et je décide de me mettre en route. La première chose qui me touche ici, c'est la beauté. Les paysages sont féeriques, dignes d'images de cartes postales. Décidée à ne pas trop forcer le premier jours, je n'effectuerai que quelques dizaines de kilomètres en suivant la cote, longeant des plages sur l'une desquelles je passerai ma première nuits sous le ciel bornéais. Pacha Mama m'offre le cadeau grandiose d'un coucher de soleil à couper le souffle (que j'ai cours car toujours grippée). Retrouver la tente, la liberté, le vélo et l'itinérance me procure une joie intense!

Malaisie, Bornéo, sabah, Konpong Suruson: campement à la plage!


La seconde chose qui me surprend ici, c'est l'abondance des infrastructures: les routes sont parfaitement goudronnées, la signalisations plutôt claire et régulière. Les bâtiments officiels, ceux des industries ou de l'Université de Kota Kinabalu semblent neufs, les centres commerciaux affichent des devantures modernes dans chaque bourgade traversée...  

Ensuite, c'est l'absence de gens au bord de la route ou aux alentours des maisons qui me surprends, j'en viens à me demander où est passé la populations. Toutes ces observations se rapportent à des comparaisons depuis une base vietnamienne et seront amenées à être modifiées au cours du périple bornéais. Aussi, certaines d'entre elles sont vrais ici, aux environs de la Grande Ville (Kota Kianabalu) mais devront être revues à mesure que je m'en éloignerai. C'est intéressant de prendre conscience de la modification de son propre point de vue en fonction de là où on vient et de là où on est!

Malaisie, Bornéo, Sabah: direction le Mont Kinabalu!


J'ai décidé de monter vers le Mont Pongol Luhan (4095m), là où repose les esprits des défunts. Le nom "Mont Kinabalu" provient lui aussi d'une légende d'amour loyal et éternel d'une femme pour un fils d'empereur chinois naufragé sur l'île de Bornéo. Ancestralement, les peuples bornéais déclarent que c'est la haut que vont dormir les âmes de leurs ancêtres, elles s'y rendent par l'intermédiaire d'animaux domestique ou sauvages en fonction du karmas du défunt. Leurs empruntes fraîches peuvent être observées à l'aube des jours suivant les enterrements. Je n'irais pas vérifier ce mythe et me contenterais de gravir la cote jusqu'au Parc National. La montée me sera pénible, je ne suis pas encore entièrement rétablie et je dois avouer que je crains de ne pas avoir apprécié à leur juste valeur les paysages de jungles montagneuses magnifiques qui s'étendent à perte de vue sous mes yeux.

Malaisie, Bornéo, Sabah: Sur la montée vers Pongol Lahan


Au milieu de la montée, James m'interpelle depuis sa voiture: "Fais-tu cela pour une oeuvre de charité? Tu peux loger gratuitement dans mon hôtel, car je tiens aussi à soutenir ta cause!". Je réponds par la négative mais il est tellement impressionné du voyage que je lui conte qu'il m'invite quand même. Malheureusement l'hôtel est trop loin pour ce soir, et il commence à pleuvoir. A ma stupéfaction, il me tends, pour compenser, par la vitre baissée de son véhicule, une pizza que je dévorerai avec délisse au campement du soir. Il est établi dans un stalle de grillades, désert en semaine, au bord de route, qui me protège des cordes qui tombent sans relâche. Avant que la nuit ne tombe, les nuages se dissipent et Pongol Luhan m'apparaît de toute sa carrure de rock dans la lumière du couchant, des cascades de plusieurs centaines de mètres dévalent les parois grises métallique à donner le vertige. Pas étonnant que le lieu soit truffé de légendes. Un cadeau magnifique!


Malaisie, Boréno, Sabah: Mont Kinabalu




La descente vers Ranau est interminable, et surprenante aussi car le décors évolue au fil des kilomètres avec une rapidité déconcertante. D'un climat de montagne et des paysages presque Alpins mais humides, on arrive progressivement à nouveau dans une jungle tropicale. Je suis de mauvaise humeur, la ville m'a l'air tout à fait inhospitalière, je me peux expliquer pourquoi ces femmes voilées et ces hommes qui me saluent sans cesse m'agacent. Tout le monde est très serviable pourtant mais tous ces regards tournés sur moi m'impressionnent je suppose, trop d'attention. 

D'ici, je veux prendre la "nouvelle" route qui contourne Pongol Lahan par l'Est. Pour trouver son embranchement, il me faudra faire preuve de patience, les indications sont vaseuses, c'est toujours un peu plus loin, les kilométrages qu'on m'annoncent sont improbables. Tout ça me donne l'impression qu'en règle générale, les bornéais n'ont "aucune idées sur rien", même quand un panneau indicateur trône devant leur maison, ils sont incapables de répondre à des questions simples sur l'itinéraire. Ce ne devrait pas me frustrer car c'est un phénomène que j'ai déjà rencontré, une attitude presque standard en Asie. On ne se préoccupe pas de ces chose là, de ce qui n'est pas ici et maintenant, on ne prévois pas, on ne s'inquiète pas à l'avance, on ne se questionne pas inutilement... Au fil des jours, j'essaie de comprendre d'où viens ma rogne face à cette attitude que je qualifie présentement de fataliste, brouillonne, peu soigneuse, dissipée, stupide. J'en viens à la conclusion que ce qui me trouble, c'est que l'image ne colle pas avec la réalité. La réalité concrète et le psychisme se situent aux antipodes. Les bornéais parlent tous un anglais plus ou moins élabores, ils pianotent continuellement sur leur téléphones cellulaire derniers cris, sont des utilisateurs inconditionnels des réseaux sociaux en ligne, roulent dans des jeeps 4X4 de grandes marques que "personne n'a les moyens de s'offrir dans mon pays d'origine", s'habillent à l'occidentale, accordent de l'importance à leur look et font souvent preuve (à mon égard du moins) d'attitudes très libérales, certains jeunes adultes se donnent un genre en utilisant des expressions à l'américaine, à tout bout de champs, de façon plutôt déplacées dans le contexte mais très en accord avec les feuilletons qu'ils visionnent à la télévision. Sur la base de ces observations l'esprit a formé des attentes. Ces attitudes devraient aller de paire avec des constructions mentales occidentalisées, un haut niveau de formation et d'éducation, une ouverture d'esprit et une connaissance approfondie des normes et moeurs en vigueurs à l'étranger, une capacité d'adaptation de décentration, une vision globale des problématiques, une certaines subtilité morale et des idées plus ou moins précises de la situations du monde. Il m'en est rien. 

Avant d'aller plus loin dans mes propos, qui pourraient paraître dures, je souhaite introduire quelques exemples concrets pour permettre à chacun d'entrevoir de quoi il en retourne. On répond, "c'est loin" avec le même regard plein de pitié et d'admiration si je dis que je me rends au bled d'après ou que j'explique l'itinéraire complet, carte géographique à l'appui.  On a aucune idée du prix des denrées proposées dans l'échoppe qu'on tient pourtant à longueur de jour (et ce n'est pas pour essayer de surtaxer l'étranger de passage, c'est véridique). Des paysans cultivant leurs terres depuis des générations ne savent pas s'il est probable qu'il pleuve ou non dans les heures à venir. On me demande si la Suisse, c'est à coté du Canada??? On ne connais pas son adresse postale. Dans une réserve naturelle, ou des sentiers sont aménagés pour visiter la biodiversité de la jungle, on m'affirme que marcher 8km pour visiter la foret, c'est très difficile, dangereux et pas recommandé!!! Les habitants du hameaux ne peuvent pas me répondre quand je demande si tel ou tel article est vendu dans l'unique minuscule boutique du bled. Un magasin de moyenne envergure cesse de fonctionner à cause d'une coupure de courant, on ne peut plus biper les marchandises, personne ne pense à se munir d'une calculette et à encaisser l'argent manuellement. On conduit un véhicule lourd à 100km/h sans savoir le manier suffisamment pour le garer en créneau. On ne sait pas l'âge de ses neveux et nièces. 

Parfois, j'ai le sentiment que les bornéais sont des enfants à qui on aurait fourgué les derniers gadgets en date sans mode d'emplois. ils en usent, en abusent, s'en amusent, mais continuent à vivre dans une naïveté déconcertante. La planification à moyen-long terme ne fait pas partie de leurs préoccupations, ils vivent leur quotidien en se débrouillant avec ce qu'ils ont, c'est à dire pas grand chose tant les infrastructures sont manquantes si tôt qu'on s'éloigne de la grande villes ou des pôles d'attraction touristique. La corruption semble être un réel problème au niveau gouvernemental. Certains des villages que je traverserais n'ont été reliés à l'électricité que quelques années au paravent. L'eau n'est pas courante dans plusieurs localités de montagne. L'école, bien d'obligatoire, ne semble pas être gratuite. On peut se faire soigner à moindre coût dans ce qui est appelé ici des "klinics", mais les infrastructures y sont manquantes, le service lent et on sous entend qu'il ne serait pas très fiable. Les chemins secondaires ne reçoivent aucun entretiens. La Malaisie n'est de loin pas un pays aussi riche et développé qu'on ne le pense ou du moins les dividendes de la production nationale m'arrosent pas tout le monde de la même manière. Si tôt en campagne, le niveau et les conditions de vie chutent inexorablement. Pour certaines familles, la cueillette, le jardinage, la chasse et la pêche (limitée ou interdite, j'y reviendrais) consistent en un apport nécessaire à se nourrir quotidiennement. 

Cela forme des anachronisme surprenants. Ainsi, en sortant de sa jeep dernière mode, il est tout à fait envisageable de voir une femme se ceindre d'un sarong et se rendre à la rivière une bassine en plastique sur la tête pour y laver son linge. D'observer des vendeuses de thé glacés et autre beignets maisons composés uniquement de produits de cultures locale, installées derrière des stands fait de veilles tables en bois vermoulues et de de tôles ondulées ancestrales, griller des brochettes de poulet villageois d'une main et pianoter sur un i-phone 4 de l'autre. De répondre 200 fois à la question: "Where are you from?" posée par chaque habitant d'un village par ce que c'est tout ce qu'il sait dire dans cette langue, par envie irrépressible de PARLER EN PERSONNE à l'Orang-Pute (homme (ou femme)-blanc) qu'on dévisage comme s'il (elle, en l'occurrence) débarquait de Mars et que c'était la premières fois qu'on en voyait un spécimen, ou simplement parce qu'on a pas écouté la réponse données (en s'efforçant de sourire) au voisin d'à coté (qui se tient à 30 cm de là) car on ne se sentait, à ce moment la (20 secondes plus tôt), pas concerné par le sujet! Est-ce du détachement poussé à son extrême? C'est en tous cas, d'une naïveté qui m'effraie. Les bornéais me paraissent particulièrement vulnérables (dans le sens manipulables): on leur donne un jouet, et pendant des heures, ils s'y consacrent, vivent dans le plaisir immédiat, le divertissement, sans penser une seconde qu'autour d'eux le monde continue de tourner et qu'il est possible (voir fort probable en ce qui concerne leur patrimoine écologique, nous y reviendrons) que ses révolutions soient si rapide qu'ils pourraient bien finir par en être éjectés s'ils ne s'y cramponnent pas un minimum. Je parle ici en terme très général, et ces dires ne concernent que mon expérience personnelle à travers mes propres yeux, mon propre état d'esprit et mes propres normes. A maintes reprises, je rencontrerais des bornéais très ouverts et éclairés, conscient des réalités actuelles, désireux de partager leur culture (ce qui m'a aussi permis d'écrire cela puisque, grâce à ces informations j'ai mieux cerné le fonctionnement des choses), et portant un regard critique et auto-critique sur le monde, l'altérité et les différentes réalités en action sur la planète. Parler avec ces personnes m'a enchantée, profondément instruite et permis de découvrir des schémas de pensées qui me paraissaient impossibles. Merci à vous pour votre générosité et votre patience. Je tiens aussi à souligner le fait que jusqu'à présent, mon expérience me permet d'affirmer que bien que l'attitude très directe et brouillon des gens que je rencontre met mes nerfs à rude épreuve, il n'y a pas la moins once de méchanceté ou d'arrière pensées dans la tête de ces personnes. Leur naïveté est limpide, elle est semblable à celles des enfants qu'on dit mal-élevés ou mal-polis. Leur regard ne trahit aucune malice, si bien qu'on ne peut que pardonner "leur débordements", en sourire, en être attendri...


Il se fait tard quand je dépasse Poring Hot Spring, il me faut camper quelque part, je jette mon dévolu sur le auvent de Église catholique de Konpong (village) Bongkuol. Pourtant quand je demande l'autorisation, les choses ont l'air plus compliquées que prévu: on téléphone, on me fait patienter... Je suis fatiguée, encore malade, je perds patience. Et je ne devrais pas car on m'amène à Camps International Boréno. Un camps mis sur pied par cette association qui gère des projets bénévoles dans le monde entier. Le camps est constitué d'un grand hall centrale ouvert aux quatre vents sous une poutraison de  tôles ondulées, et de trois "Long House" construites sur le modèle traditionnel des maisons ethniques de la région, en bambous uniquement. Un long balcon donne sur des chambres séparées entre elles par une cloison tressée. Le toit, très haut, est en pan incline et comporte une large ouverture pour laisser passer l'air sous son coté le plus élevé. Le parquet est en lattes du même matériau, comme la maison est sur pilotis, l'air peut s'infiltrer et les chambres sont ainsi naturellement climatisées. Ce n'est pas un luxe car les températures sont bouillantes. Le camps est occupé actuellement par trois jeunes malaisiens s'activent sur le tournage d'un film promotionnel et quelques travailleurs occupés à construire des sanitaires. Des chambres sont disponibles et je m'en vois attribuer tout naturellement l'une elles. La cuisinière maternelle me convie à un repas que j'engouffre sans reprendre ma respiration. J'assaille mes bienfaiteurs de questions concernant leur pays, leur moeurs, leur modes de vie, leurs habitudes, leurs ambitions...

Je suis tellement peu bien encore que je resterais sur place le lendemain, le chef du village vient me rendre visite, la cuisinière me prépare une décoction de Raramine pour calmer les quintes de toux et me confectionne un bracelet et un collier en graines du même arbuste. Ils sont supposés me protéger des menaces pouvant roder dans la jungles de l'île. Un immense cadeau!


Contourner le Kinabalu par l'Est n'est pas si simple, les montées se sucrèrent et ne peuvent s'effectuer qu'en utilisant le plus petit des plateaux, ce qui me donne du fil à retordre car le réglage à l'aéroport n'a pas été assez minutieux. L'occasion de monter quelques ateliers mécanique en plein montagne et de tester la résistance de mes nerfs face à mes propres lacunes et incompétences. Sur ce tronçons de plus de 80 km, je ne croiserais que quelques petits hameaux. La nature est laissée à elle-même, la foret crépite du bruit de centaines de scies circulaire miniatures. Comme dans La Fontaine, les cigales chantent tout l'été. Sauf, qu'a Bornéo, l'été, c'est tout le temps. En m'approchant de Kota Marudu, je découvre les premiers champs de plantation de palmiers à huile. Bornéo en est l'un des premiers producteur mondial (avec l'Indonésie). Tous les jours, je croiserais des dizaines de camions, jeeps et citernes conviant les fruits de la récolte. Ils dégagent une odeur profonde et douceâtre rappelant un peu celles des olives en macération. L'étendue en terme de superficie de ces plantation est hors du commun. C'est bien simple, la moitié Est de Sabah (de Kota Marudu à Tawau en ce qui concerne mon itinéraire) n'est dédié qu'a cette monoculture qui détruit sans sommation une biodiversité très complexe. La foret primaire est à jamais perdue. C'est un désastre écologique, j'en suis consciente. Pourtant d'un point de vue strictement esthétique, je ne me lasse pas des centaines de kilomètres de palmes plantés avec une régularité de métronome par collines et plaines. Ce palmier comporte un tronc écaillé et des feuilles rugueuse, lourdes et longues. J'ai l'impression d'évoluer dans un paysage préhistorique. Cette culture intensive pose aussi une autre problématique. Alors que de plus en plus de concessions sont cédées à des grandes industries internationales, des réglementations se développent pour protéger ce qui reste de l'environnement. Dit ainsi, cela pourrait sembler une bonne chose, mais les grands perdants de l'histoire (comme trop régulièrement à mon goût), ce sont les villageois, les habitants de la foret qui se voient interdire la chasse, limiter la pêche et prévenir que couper du bois pour le feux est une contravention aux lois en vigueurs. Exploiter la nature si c'est rentable ok, mais en récolter les fruits pour nourrir la vile populace, pas question... Ou quand la mondialisation expose clairement ses conséquences néfastes (lire: "le profit avant l'homme" de Noam Chomsky).

Malaisie, Bornéo, Sabah: les plantation de palmiers à huile à perte de vue


Malaisie, Boréno, Sabah: Fruits du palmiers à huile


Seules 14% des cultures appartiennent à des propriétaires locaux qui récoltent eux même leurs champs sur des concessions qu'ils ont pu acquérir à prix abordable. Un droit à la terre apparemment garantis aux membres de groupes ethniques vivant ancestralement sur le territoire. Pourtant c'est un cadeau "empoisonné" car ces petits producteurs se voient "contraints" de vendre ensuite leur récoltes aux grandes firmes qui détiennent le reste du marché. On ne m'en a pas parlé, mais je présume que la pression sur les prix est très forte car les multinationales sont ici en bonne posture pour établir leur oil-ligopole de fait. Parallèlement à cela, le prix des pesticides augmente (merci Monsanto) comme me le confie Monsieur Nasli Bin Siran, près de Basai, dans le champs duquel je passe une nuit tranquille sous un ciel étoilé, strié de larges palmes sombres. Un décore digne de JurassicPark.



Malaisie, Boreno, Sabah: Campement dans les plantations de palmiers à huile


Mes poches sont presque vides, il me faut me réapprovisionne en liquidités à la banque de Kalibatangan. Problème, l'unique établissement financier de cette bourgade n'accepte que les cartes de débit locales. Je compte mes billets: en étant économe, je peux me payer deux nuits en Guest House au village de Sukau où j'ai prévu de m'offrir un tour en barque pour voir la faune sauvage, concentrée ici, car repoussée sur les rives de la Kinabatangan par l'exploitation intensive du terrain par les plantations. Le long de la route déjà, j'ai l'occasion d'observer quantité d'oiseaux d'espèce variées dont le majestueux Milan Sacré au corps roux impeccable, ainsi que le Grand Coucal, bien plus commun (un peu comme une corneille, au corps noir tandis que les ailes sont rousses).

Le village est plus sommaire que ce à quoi je m'attendais et aucun des "home stay"  n' a le wifi, ce qui m'attriste, car c'est l'anniversaire de mon Grand-Père et je souhaitais lui envoyer mes voeux. Que faire? Manger, le ventre plein on réfléchit mieux. Je m'installe dans un coin d'herbe rase pour un pic-nic quand deux femmes m'interpellent: "Tu as assez d'eau?". Notre discussion nous mène vers ma recherche de Guest House bon marché car j'ai peu d'argent en poche et mon regret face à l'absence de connexion internet. Tous les problèmes se résolvent en une fraction de seconde; Jah me propose d'utiliser le Wifi de son bureau, elle travaille pour le projet de reforestation et de soutien à la rentabilisation sur le long terme des petites productions, mené par une multinationale Suisse. Pour ce qui est du logement, c'est Sue qui me propose de partager son bungalow au frais des grands de ce monde. 

Si tôt dit, si tôt fait. Au cours des trois jours que je passerais en leur compagnie, ces deux femmes m'offriront des cadeaux encore plus énormes que les repas, les tours en voiture, les visites des environs et les diverses encas... elles m'offriront leur sympathie, leur confiance et leurs analyses critique de la situation de leur pays à tous les niveaux. Par leur entremise, je serait introduite aux festivités qui animent le village 4 soirs par semaine. C'est incroyable, ce bled du bout du monde a monté sa propre version de "The Voice" et convie des candidats à s'affronter sur scène devant jury chaque les jeudis soir. Tous les villageois se regroupent sur la place centrale, un système de son et lumière est mis en place, des stands de nourriture sont montés, c'est la fête à Sukau! On chante, on danse, on applaudis, un "soft-boy" (version malaisienne des Lady Boy Thai, phénomène apparemment courant et très accepté ici), habitant des lieux, anime la soirée en robe rouge à paillette. Les femmes voiles, fument des sèches avant de monter sur scène et de se déchaîner sur de la musique rock, les enfants courent dans tous les sens, les hommes applaudissent et encouragent leur candidat favoris. Le tout sans une goûte d'alcool, la vrais fête, à sec, seulement parce qu'on a du plaisir pour de vrais! J'adore!!! Jah, Sue et leurs amis m'intègrent instantanément à la vie du village, me font découvrir des dizaines de saveurs locales, m'emmènent au nouveau salon de coiffure (un fer à friser, un fer à défriser, deux chaises en plastique, une tondeuse, un peigne, un miroir scotché au mur, une paire de ciseaux, trois pinces multicolores. POINT FINAL! C'est sommaire, le résultat est pas terrible, mais ça marche!), un restaurant donnant sur l'eau et d'où il serait possible d'apercevoir les crocodiles, à la station essence... Le tout, en m'expliquant les réalités malaisiennes avec clarté et éloquence. Ces deux femmes sont de véritables fées et nos au revoirs seront emprunts de beaucoup d'émotions! Merci 1000 fois, mon coeur se rappellera de vous!


MalaisieBorenoSabah: Salon de coiffure à Sukau village "people"


Le matin des macaques crabier jouent sur les toits des bungalows alentours dans un vacarme de tous les diables. Ceux la sont les singles les plus répandus à Sabah et ce n'est plus une surprise de les observer faire des bêtises en jouant avec les limites. Le premiers matin de mon débarquement à Bornéo, ils s'étaient déjà avisés de voler mon déjeuner! Oui, dans la Guest House, alors que je ne m'étais absentée qu'une minute pour aller aux WC. Plus tard, j'ai la chance d'observer juste devant le bungalow un Calao qui doit être habitué à jouer les vedettes puisqu'il reste perché la longuement déployant une aile plus une autre, montrant ainsi toute son envergure, les nettoyant méticuleusement de son bec jaune proéminent. 


MalaisieBorenoSabah, Sukau : Kingfisher / Martin Chasseur (merci pour la donation photographique)

Sur la rivière, les découvertes sont aussi nombreuses: D'abord, plusieurs espèces de singes dont les assez rares Semnopithèque de Hose qui jouent agilement dans les arbres et semblent faire le spectacle usant d'une liane pour batifoler de plus belles et les macaque à queue de cochon (queue très courte et en tire bouchon), qui eux, apprécient la vie au sol et se déplacent plus lourdement. On a aussi la chance de croiser la route d'un Martin-Chasseur, volatile impressionnant de couleurs: ailes bleues, tête dorée et bec d'un rouge éclatant. Le Pygargue blagre (Aigle pêcheur à poitrine blanche) survole les eaux en planant de toute son envergure (jusqu'à 2,2m!). C'est le plus grand rapace de la région. L‘Anhinga roux quant à lui, reste perché sur sa branche écartant ses ailes à la manière des cormorans. Son long coup forme un méandre semblable à un serpent, c'est ce qui fait sa spécificité. Malheureusement pas d'Orang-Utang, de crocodiles, ni d'éléphant. Par contre je suis très heureuse d'observer plusieurs colonies d'une espèce endémique à Bornéo, les Nasilis. Ces primates dont le mâle possède un nez d'une proéminence peu coutumière. On dirait qu'une patate lui a poussé au milieu de visage. Outre cela, c'est un grand singe, lourd qui fait plier les arbres quand il saute de branche en branche. A part dans ces instant où il se fait remarquer, il est plutôt discret, peu curieux et ne s'approche pas. Il a un ventre bombé mais des jambes plutôt frêles qui, quand elles sont tendues font penser à celles des humains. Pour ma part, je trouve que toute son apparence est très humaine ce qui est troublant. Son visage lisse sans poil et son regard expressif me fait me sentir proche de cet animal que je découvre ici pour la première fois. C'est un unique cadeau de la Terre qui m'est offert ici. j'en suis reconnaissante!


Malaisie, Boréno, Sabah: Visite aux singes sur la rivière de Kinabatanbang (Spéciale  dédicace à Mireille)

Malaisie, Boréno, Sabah: Tour en barque depuis le village de Sukau


Dans le fond de plaine menant vers Kota Marudu les rizières éclatantes chatoient au soleil, puis se sont les bord de mer que j'espérais propices aux camping. Non, ils sont semés de villages de pécheurs dont les maisons tiennent sur pilotis de part et d'autre d'un long ponton s'avançant dans l'eau criblée de barques et de casiers de pêche qu'on relève quotidiennement. La route est peu courue. Ici, se trouvent encore certain tronçons de nature, des marécages noient le bas de hauts fûts d'arbres morts, piloris beiges tranchant avec tout ce vert désordonné. Je me fâche contre des habitants dont les chiens n'aboient et me poursuivent sans grand conviction toutefois, alors que je passe devant leur maison. Ça fait du bien de laisser sortir sa colère parfois. Les Héron Garde-Beuf jouent à la course. Ils s'envolent sur quelques centaines de mètres puis se posent près de la route en attendant que je m'approche avant de s'éloigner à nouveau. C'est un échassier trapu blanc, orné de plumes de couleur chamois.


Malaisie, BorénoSabah: Les rizières peu avant Kota Marudu


Ma tente me met à l'épreuve, chaque soir un des arceau se rompt et il faut user de tous mon calme pour me pas lancer ce matériel "made in China" qui craint un max! De même, le pneu arrière de mon cycle se déchire et j'utilise mon dernier pneu de secours pour le remplacer. Puis c'est le tours de mes pantalons de rendre l'âme. Alors que je pédale, crac!, l'entrejambe s'ouvre en deux, voilà que je me balade le cul à l'air dans la jungle. Je m'arrête devant la première échoppe du premier village que croise ma route, le tenancier pakistanais veut absolument m'offrir le café. Attendez monsieur, j'aurais bien du mal à m'asseoir tranquillement avec vous et bavarder en culotte alors que vos filles nous servent en manche longues et voile serré. La boutique m'a qu'un seul article plus ou moins à ma taille. On ne choisit pas toujours ce qu'on porte, je vous le dis,! Je me vois affublée d'un leggings stretch aux couleurs bariolées et à la coupe assez étrange. Bref, personne ne semble s'en offusque et le café partagé avec plusieurs hommes en Djellaba au sourire affable et au regard pétillant du Moyen-Orient fut délicieux!

J'ai le souffle coupé par l'effroi, il me faut quelques secondes pour me calmer et que mon coeur se remette à battre normalement. Ma route vient de croiser celles de Varants Malais. Ils peuvent atteindre 3 mètres et peser près de 60 kg, je les ai pris pour des crocodiles et comme ils se faufilaient à quelques centimètres de mes pieds, j'ai eu un choc. Plus tard, les ayant rencontré une paire de fois, je réaliserai qu'ils sont inoffensifs et fuient l'Homme. J'aime mieux ça!

Abey est une jeune femme qui mérite tous les honneurs et le respect du monde. Son oncle me laisse camper près de chez lui et elle passe la soirée avec moi juste pour le plaisir de parler un peu un anglais qu'elle maîtrise parfaitement et de me donner toutes les informations dont je pourrais bien avoir besoin sur les attractions touristiques des alentours. Elle est déconcertante de précision, de gentillesse et de sympathie, elle est curieuses et instruite, ambitieuse et dévouée. Le courant passe si bien entre nous que nous passerons la matine suivant à converser en dévorant les bananes et avocats de son "jardin" (les arbres qui poussent aux alentours des maisons sont les jardin des habitants des campagnes malaisienne). Renonçant à ses études, elle a adopté la fille de l'une de ses cousines qui est actuellement dans une situation difficile. Le bébé souffre handicape moteur-cérébral de type 3. Abey garde un sourire radieux, elle aime cette enfant plus que tous et remercie chaque jours, de tous son coeur, dieu, de lui avoir donné la chance d'en prendre soin. Je pense qu' Abey est l'une de ces personne qui vit sa fois pour elle même, qui s'appuie sur elle et y puisse la force qui la fait rayonner. L'amour circule peut importe les "détails" inhérents à chaque croyance. Abey, tu es un rayon de soleil, je te souhaite à toi et à ta petite, un merveilleux avenir plein de petits bonheurs, de sourires et d'authentiques joies quotidiennes. Tu as tout mon respect et mon admiration, je ne sais pas comment tu fais pour distribuer autour de toi tant de force, de courage et de joie de vivre. Saches que le peu de temps que j' ai passe à tes cotés, m'a régénérée et fait voir la vie en rose! Je t'aime.


Malaisie, BorénoSabah: Mon amie Abey



Une quatrième chose qui me heurte en découvrant plus avant Bornéo, c'est l'omniprésence du topique de la religion et la prépondérance de la problématique religieuse. C'est un thème qui revient sans cesse dans les conversations, que l'interlocuteur soit Taoïste, Hindouiste, Musulman, Catholique, Protestant, Adventiste... On me demande systématiquement de quelle obédience je suis. Toute fois la réponse (chrétienne la plupart du temps, car je n'entre pas dans les détails quand la relation n'est que très éphémère ou quand il n'est pas opportun d'engager une polémique) n'a aucune conséquence. En ce qui me concerne, on m'offre le même accueil, toujours protecteur, que je me trouve en présence de familles musulmane, chinoise ou chrétienne. Alors que, pourtant, je perçois une certaine méfiance et fermeture entre ces groupes. Moi je suis outsider, j'ai droit à un traitement particulier.

On m'explique que sur la Péninsule, le mélange inter-religieux est quasi-impossible. Les malais ne mettraient pas les pieds dans les restaurants  Indiens ou chinois (car pas hallal) et les chinois éduqués dans des établissements qui leur sont réservés refuseraient de parler anglais ou malais. Les chinois sont spécialisés dans le commerce et l'industrie et seraient considérés comme riches, les indiens travaillent dans l'agriculture et seraient catégorisés comme une classe plutôt pauvre. Ce "racisme" serait amplifié par les avantages offerts par le gouvernement aux malais (comprendre musulmans) considérés comme les authentiques citoyens de Malaisie (alors que les autres sont des immigrés arrivés plus tardivement). Tous le monde possède un passeport malaisien, mais par le faciès, on détermine de que groupe un individu fait partie. Les inégalités de traitement commenceraient des la plus tendre enfance. Les horaires scolaires étant aménagés pour permettre d'effectuer leurs prières quotidiennes aux croyants musulmans. Plus tard, les quotas favoriseraient encore ce groupe quand il s'agit d'accéder à une formation universitaire. Finalement, les prêts bancaires seraient accordés plus facilement selon qu'on fasse partie du "bon groupe" ou non. 

Les pratiques religieuses des hindous et taoïstes seraient aussi bafouées quand, les jours de fête, on leur distribuerait des repas gratuits à base de viande de vaches qui est un de leur animal sacré. Certains s'indignent et questionnent: Et que se passerait-il si on offrait du porc aux musulmans? D'un autre coté, on m'informe que de loin en loin des cochons seraient introduits dans des mosquées rendant les lieux impures. Plus personnellement une jeune chinoise vivant près de la frontière Thaïlandaise me confie son désarrois: "je ne peux pas inviter mes amis musulmans chez moi, car ils refusent de manger dans les couverts qui ont contenue ou pu contenir de la nourriture non-hallal. Ça complique beaucoup les choses et puis il y a les heures de prière à respecter, on doit tenir compte de cela si on veut se donner rendez-vous.". 

A Bornéo les choses sont un peu différentes. Les groupes ethnique sont très forts et certains de leurs membres sont d'une obédience ou d'une autre. La religion passe au second plan, c'est l'appartenance ethnique qui est prépondérante. Je rencontre un certains nombre de couple mixtes, les mariages inter-religieux semblent donc assez courants. Les églises côtoient les mosquées dans les villages. Il n'est pas rare de voir des femmes musulmanes non voilées. D'ailleurs, selon mon expérience, le hijab  n'est pratiquement jamais porté au sein du foyer, ni dans ses alentours directes. Ceci constitue un avantage non négligeable en ce qui me concerne. Quand j'interroge à propos de la prière du lendemain matin (quand je dors chez les gens) ou du dimanche suivant, on me répond que les prières sont pratiquées en fonction des disponibilités et de l'humeur. 

La religion est partout: On fixe des croix sur sa maison, pas un seul village exempt de bâtiment religieux, on se laisse pousser la barbe, des panneaux au bord de route indiquent sans cesse les églises et les mosquées. A la radio, l'appelle à la prière est divisé. Dans les hôtels, un signe indique la direction de La Mecque. Les produits alimentaire sont estampillés hallal... mais elle est aussi discrète. Pour ma part, j ai le sentiment que chacun vis cote à cote en paix à Sabah. 

Sur la route plus que vallonnée qui relie Kalibatangan à Tawau, je vivrais deux accueilles exceptionnels. Isa n'a que 15 ans pourtant c'est elle qui prend la décision de me laisser camper sous les palmier à huile. Il me faut ici expliquer le concept de long house. C'est théoriquement un maison sur pilotis tout en longueur (mais parfois pas) qui réuni les membres d'une communauté ou d'une famille, celle si abrite plus de 30 membres. L'entrée donne sur une salle commune, flanquée de toute part de pièces cloisonnées faisant office de chambres à un groupe déterminé (il peux s'agir d'un noyau familial: père-mère-enfants, d'un groupe d'âge: les cousins d'âge pubert mais non mariés, d'un groupe chargé d'une tache particulière: les femmes qui veillent sur les petits enfants, d'un groupe vulnérable: vieillards et enfants, d'une catégorie de patentée: petits cousin par alliance...). Dans le fond, la cuisine. Elle comporte une partie sur plancher sec et une partie au plancher moins hermétique qui sert de salle d'eau. On y fait la vaisselle, la lessive, on s'y douche et on y fait ses besoins. Les eaux usées partent directement sous la maison et stagnent en général la, dans un amoncellement de déchets de toutes sortes (végétaux, plastiques, et autre). Ça sent pas très bon mais les poules s'en chargent et généralement, c'est supportable.



Malaisie, BorénoSabah, Kinabatanbang : "Je te tiens, tu me tiens, par la barbichette..."


Alors voila, je prends ma douche dans ce lieu impromptu et peu pudique, puis viens poser car tout le monde veut sa photo avec l'Orang-Pute. Les femmes enceintes me demandent de toucher leur ventre, elles me pincent le nez dans l'espoir que leur bébé auront une arcade nasale à l'occidentale. Les enfants sont d'une sagesse exemplaire, habitués je présume, à d'autogéré (les femmes que je rencontre à Bornéo ont un moyenne de 4 à 8 enfants). Ils sont une quinzaine de tout âge, du nourrisson au prépubert, à grouiller en tout sens dans ce capharnaüm d'Etre Humain. Les hommes nous laissent en paix, occupant plutôt l'espace extérieur. Quand vient l'heure du repas, les cercles se forment spontanément (par groupe similairement distribué que pour les chambres). Cinq groupes se rassemblent autour d'immense plateau chargé de riz, de légumes et de poisson. Tout se déroule dans un calme incroyable, c'est réglé comme du papier a musique, ou comment nourrir 30 personnes, 3 fois par jour, quotidiennement et sans soucis! Une grande émotion m'irradie, je me sens privilégiée et très heureuse de vivre ce moment précieux, cette tranche de vrais vie.

Malaisie, Boreno, Sabah: Accueil à Kinabatanbang

Un second accueil de ce type aura lieu une vingtaine de kilomètres avant Tawau. Le soir approche et je demande à camper près d'un stand de vente de pastèques. On m'explique qu'il vaut mieux que j'aille à la maison avec la famille, les femmes, les enfants. Quand j'arrive la bas, personne n'est au courant de ma venue mais elle ne cause en aucun cas une difficulté. La communauté cette fois est organisée dans plusieurs maisons distinctes, de plein pied, elles se touchent et le perron est utilisé comme lieu de rassemblement. On exclut instantanément l'idée que je puisse camper, ce soir je dormirais dans la chambre la plus luxueuse de toute, celle avec la clim' . Les femmes s'empressent de me trouver à manger, son ravies de mon appétit (toujours d'ogre!), m'en resservent et me couvent de regards protecteurs. J'ai l'image très forte des matrones d'Afrique du Nord qui monte dans mon esprit. La matriarche me parle pas anglais, mais quand elle pose ses paumes sur mes épaules, je me sens sereine, confiante, en sécurité absolue. Tout son regard dit je suis là, je veille sur toi, je t'aime, simplement! C'est effrayant de simplicité et pourtant très difficile à formuler, mais oui, c'est bien cela. L'Amour a passé instantanément, un dévouement absolu (mais pas servile), un amour sans condition, maternel, doux et chaud dans lequel on a envie de se laisser aller, qui soulage de toutes les anxiétés, de tous les maux, de tous les doutes. Merci ma Tente. 

Malaisie, BorénoSabah, environ de Tawau: Un accueil exceptionnel! 


Tawau, une pause. Le parcours a été plus physique que ce que je ne le pensais, les montées des collines ont succédé sans relâche aux descentes, pas de plat comme prévu. Je me planque dans une chambre climatisée (car pas de fenêtre dans les chambre avec ventilo seulement) et m'enrhume à nouveau ce qui me sape le moral. Internet sera mon compagnon pour les trois jours passés à Tawau. Cette ville ne m'inspire pas. Les rares sorties sur les quais ou au marcher ne me passionnent pas plus que ça. Et puis, il y a une autre chose qui m'agace dans ce pays: l'attitude des hommes (et en particulier ceux de confession musulmanes par ce que j'ai des préjuges envers eux qui me font penser qu'ils devraient se comporter de façons particulièrement respectueuse de la gente féminine. Ah, ces fameuses attentes qui gâchent la vie! Je parle ici de façon très générale, cela ne concerne bien évidement pas tout le monde) à mon égard. A nouveau, je veux croire que leurs façons sont profondément empruntes de naïveté et n'ont jamais pour objectif de blesser. A mon sens elles sont rarement nourries de mauvaises attentions, bien que le mythe de la femme occidentale "très facile" est TRÈS encrée dans les cervelles des certains hommes vivant dans des cultures plus réservées ou conservatrices. Une femmes avec qui je sympathise me confie que certains des clients masculins du magasin qu'elle tient, ont parle lorsque je suis entrées. Aussi tôt, l'idée que je pourrais être ouverte à des coucheries a été émise. Un peu comme quand on voit un terroriste derrière chaque barbus, un islamiste derrière chaque musulman... de part et d'autre, certains ont à apprendre que l'habit ne fait pas le moine. Espérons qu'ils le fassent de la façon la moins préjudiciable pour tout le monde!

Du cote occidental on connaît tous la propagande médiatique visant à faire entrer profondément dans nos esprits que l'Islam est "l'axe du mal"; coté oriental, certaines images, livrées (à dessin?) sans explication aucune et dans uns parfaite ignorance du contexte outremer, favorisent aussi la confusion et les malentendus. Ainsi, je me trouverais morte de honte, installée confortablement dans le salon d'une famille musulmane qui m'accueille avec la générosité habituelle de leur culture finement liée à la tradition de l'hospitalité, quand , pour me faire plaisir, on branche la télévision sur le canal anglophone. Un sitecom est en diffusion, il retranscrit les périlleuses aventures d'une famille de millionnaires, avec villa, piscine, jacuzzy... une sorte d'"amour-gloire et beauté" version moderne, tellement navet que pour faire vendre, le réalisateur n'a rien trouvé de mieux à faire que de placer de jeunes mannequins très dénudées dans chaque scène, même les plus incongrues (par exemple dans un bureau d'affaire, alors que des hommes signent des contrats en costard-cravate, bref, tout ce qu'il y à de plus habillés... à coté de midinettes en bikini fushia à paillettes. Une abération!). Merde, c'est ça l'image la plus accessible que ces personnes ont de nous! Ça fait peur, et je me ratatine dans mon sofa, souris bêtement, pointe le téléviseur en essayant d'exprimer au mieux que ce film est bien étrange, qu'il ne m'intéresse pas plus que ça et que je juge ce que je vois ici plutôt négativement...

Mais revenons en à ces attitudes qui me chagrines. Il n'est pas rare que je sois saluées dans la rue à la volée par des hommes. Chose qui en se fait jamais envers des femmes locale. Ce sont des simples salutations et j'y réponds par le regard en hochant la tête sans autre signe d'intérêt, avec retenue en fait. Parfois, on me hèle (jamais aucun groupe de femme ne me hèle, ou alors du moins de façon bien moins ostentatoire, elles sont passablement discrètes et j'échange avec elles, le plus souvent, des salutations silencieuses, faites de regards complices et de sourires). Là, je joue l'ignorante. Je n'ai aucune idée de ce qui est entrain de ce passer, feins de croire que ces interpellations ne me sont pas destinées. Pourtant parfois, j'en suis sure, se ne sont que de simples encouragements, mais je pense qu'il n'est pas digne d'une demoiselle d'y répondre si elle veut éviter d'être perçue de façon trop familière et accessible. Il n'est pas rare non plus que je m'adresse à des hommes pour poser quelques questions ou effectuer mes achats (cependant, je préfère toujours les femmes quand c'est possible) ou alors ce sont eux qui m'aborde pour me demander d'où je viens ou si j'ai besoin de quelques chose par exemple. Et la je trouve que les choses se gâtent. Il y a trop d'intensité, les questions se succèdent trop rapidement, elles sont très directe et personnelles (Voyages-tu seule? Quel âge as-tu?, Es-tu mariée? Où est ton maris? Combien d'enfants avez-vous?...). On perçoit l'avidité de parler à cette femelle, c'est déjà un viol (au sens symbolique du terme), je me sens consommées, assaillie d'attentions (positives pourtant). 

Et pourtant, à chaque fois que je relâche mon attitude défensive, je m'aperçois que l'intention derrière cet envahissement était en réalité une envie de protection: "Vient camper près de chez moi, plutôt qu'ici. Il m'y a que des hommes, chez moi, j'ai ma famille, ma femme, mes enfants", "Mais si ton maris n'est pas avec toi, tu n'as pas peur de voyager seule? Je te trouve très courageuse, tu es une femme forte!", "Si tu n'a pas de téléphone, ce n'est pas grave, je t'envoie par e-mail, l'adresse de ma tante à Kuching, elle pourra t'héberger.", "Toi et ton maris n'avez pas d'enfants, on y peut rien, c'est Allah qui décide.". Alors parfois je me sens sotte d'avoir adopté une attitude si fermée, d'avoir laissé la crainte définir mon comportement, alors qu'il aurait sans doute été possible de jouer la protection sans être autant sur la défensive, tout en restant neutre et assez en retrais pour flairer les dangers éventuels.

Après m'être observée encore et encore dans ces jeux sociaux, je crois savoir à présent ce que génère du ressentiments en moi quand il en vient aux interactions avec la gente masculine: ces hommes agissent envers moi de façon dont ils ne se permettraient jamais d'agir envers une femme locale, je trouve cela profondément injuste et aussi inapproprié. Ils ne se posent aucune question et me tendent la main pour me la serrer alors qu'il est défendu de toucher une femme qui n'est pas de sa famille. Quand je refuse en m'inclinant pour leur rendre leurs salutations, ils sont surpris, sincèrement étonnés. Leur liberté d'acte et de parole m'agacent. D'un autre coté, ils font preuve d'un réel engouement face au voyage en solitaire que je leur conte. Ils sont plein d'admiration et de prévenance... il n'en irait sans doute pas de même si j'étais malaise. Aussi, je crois que je retire à la fois les avantages et les désagrements d'être Orang-Pute. Il ne me perçoivent pas exactement comme une femme, leur attitude est plus relâchée envers moi qu'envers les membres de la gente féminine, mais en retour, ils m'octroient des libertés qu'ils trouveraient bien incongrues venant d'elle. J'ai parfois tendance à oublier ce coté-ci de la médaille qui brille plutôt en ma faveur et donc à leur reprocher des attitudes qui me sont quelque part bénéfiques. C'est un équilibre subtile à trouver entre garder un niveau de vigilance soutenue tout en ne s'enfermant pas dans une attitude de replis, de protection, guidée par la crainte à priori envers des Etre Humain qui pour la grande majorité sont tout à fait bien intentionnés. 

Une seule fois je devrais faire face à une situation délicate. Un motard ne me lâche pas. Il a cru pouvoir devenir mon guide officiel et nouveau petit ami en date, d'un coup de baguette magique. Étant en cycle, je n'ai aucun moyen de le semer. Il tente de m'influencer sur des routes secondaires, de m'attendrir en me montrant les photos de sa famille...  Je reste calme, ne montre aucune inquiétude (je ne suis pas directement menace sur le moment), mis lui demande de partir car je vais camper dans les environs, nous nous reverrons peut être demain au prochain village ou il me dis séjourner chez un ami. Il feint de ne pas comprendre et reste coller à mes basques, alors je vais frapper à la porte de la première Église qui croise ma route et tente de plaider ma cause. Il faut que le révérant me laisse dormir ici ce soir, en sécurité. Le fauteur de trouble a de la repartie et tente de l'influencer en prétextant qu'il ne peut pas m'héberger, je suis une "mauvaise fille" (comprendre pute, sous-entendu que je coucherais avec lui sans que nous soyons maries...). La femme du révérant qui me traduira cela plus tard dans la soirée, comprend instinctivement la situation et après avoir laisser un moment le flou artistique pour atténuer les tensions émotionnelles, lui demande de s'en aller.  Léo-1 / Méchant Monsieur-0. Une bonne nuit de camping derrière l'église et c'est repartis!







1 commentaire:

  1. Ca a l'air magnifique ces paysages et tout ce vert, j'y ferai bien un ptit tour ! Et tu as l'air d'avoir fait de belles rencontres malgré quelques Malaisiens un poil à l'ouest ! ;0) me réjoui de te revoir gros bisous

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